L’économie, science ou religion?

L’économie, science ou religion?

économie comme croyance religieuse
tableau noir avec l'équation célèbre d'Albert Einstein

L’économie: fausse croyance ou vraie science?

Bien que très intéressé par l’organisation de notre société, je n’ai pas les compétences pour juger des contenus complexes de cette « science ». Par contre, ma formation en psychologie m’amène naturellement à m’interroger sur les prémisses de cette pensée. Plutôt que le contenu, j’explore tout d’abord ses fondements. Cette interrogation permet de se rendre compte de la solidité ou de l’altération du lien à la réalité de cette pensée. Autrement exprimé, cette science s’appuie t-elle sur des fondements solides ou sur une réalité déformée? 

Les fondements de cette pensée sont évidemment nos comportements et nos interrelations en tant qu’humains. Sommes nous des individus rationnels et égoïstes des  homos œconomicus  ou des êtres, collectivement, sans intelligence des limites du fait de notre besoin de séduire et d’impressionner, et donc d’aller au delà de nos besoins, des homos hypertélis?

L’histoire du capitalisme par Pierre-Yves Gomez (collection : Que sais-je ?)

PY Gomez décrit l’histoire du capitalisme, de sa naissance, dans une partie de l’ Europe au cours du moyen-age à son expansion sur tout le globe aujourd’hui.

Le profit devient l’unique facteur de justification

Lors de l’apparition du système capitaliste, la norme fondamentale chrétienne qui justifiait jusqu’alors les rôles et les conduites dans l’espace public est abandonnée. Dès lors, apparait un ordre politico-économique construit sur l’exploitation privée des ressources et donc propice aux excès et aux accaparements. A partir de ce moment, sur quels critères justifier les bons comportements et  condamner les déviances ? Il s’agit du profit car, pour l’obtenir il faut d’abord rémunérer toutes les ressources qu’il mobilise, rationaliser, assumer les risques. La recherche d’un profit est ainsi comprise comme l’expression de l’autonomie de l’individu, la manifestation de son intelligence, de ses compétences et de son sens des responsabilités. Cela résume, finalement, les vertus de l’homme moderne.  La recherche du profit se dégage comme la référence commune à tous les humains pour justifier leur comportement, une référence si commune qu’elle se pose comme étant naturelle.

Chaque homo œconomicus n’a pas d’autre moyen de savoir qui sa conduite est la meilleure qu’en comparant les profits réalisés par les autres aux siens, ce qui peut mettre en évidence des choix mieux justifiés que les siens puisque plus profitables. La concurrence devient le moteur de la vie en société. La recherche du profit n’est pas une déviance regrettable mais l’exigence première d’une morale politique et d’un nouvel art de vivre, établie comme norme universelle de justification, elle police les mœurs jusqu’à constituer un fait social total, censé inspirer tous les acteurs. La logique du profit s’est solidifiée comme un ciment dans les sociétés occidentales. Le contrat formant une société commerciale confère aux détenteurs du capital social et à eux seuls le pouvoir souverain sur l’entreprise.

Nous avons déjà constaté les dégâts sociaux et politiques de la recherche obsessionnelle de profit. Certaines taches ont été automatisées et d’autres sous traitées dans des pays à main d’œuvre  à bas cout, ceci au nom de la théorie des avantages comparatifs. La dégradation des conditions de vie des personnes touchées, principalement, jusqu’ici, les cols bleus, leur a donné le sentiment de déclassement et d’abandon. Ces emplois qualifiés et bien payés ont effectivement été remplacés par des emplois de service mal rémunérés et considérés. Ces personnes se sont alors tournés vers des représentants politiques autoritaires pour tenter de  trouver une protection.

Actuellement, la vitesse de déploiement de l’intelligence artificielle générative, du fait de cette recherche monomaniaque de profit, commence à toucher de plein fouet les cols blancs. Au nom de la recherche de baisse des couts pour optimiser ces profits, les plus couteux identifiés comme étant commuables par la machine seront prioritairement remplacés. La puissance cognitive potentielle de cette intelligence artificielle est insaisissable. La théorie de Joseph Schumpeter de la destruction créatrice doit nous amener à nous interroger d’urgence. Jusqu’ici les destructions étaient compensées par des innovations mais il s’agit ici d’un concurrent direct de l’humain qui pourrait rapidement et violemment le frapper, lui-même, d’obsolescence.

L’argent devient non un moyen mais une fin: violence assurée pour René Girard

Je nous trouve, collectivement, particulièrement inconséquents de laisser à quelques milliers de riches actionnaires, seulement préoccupés par leur profit personnel, le pouvoir et la gestion de l’ensemble de notre système économique et, de plus en plus, de notre système politique. En se payant autant sur la bête, ils sont entrain de la tuer et de pervertir le fonctionnement de notre société .En effet, pour l’anthropologue René Girard, la monnaie constitue une découverte fondamentale : elle est un moyen neutre d’échanger. Le fétichisme de l’argent, la capitalisation constatée ici, est un grippage de ce fonctionnement, un arrêt de ce qui est fait pour circuler entre les hommes et faciliter leurs rapports, ce qui symbolise ce rapport entre les hommes et les empêchent d’en venir aux mains. Que cette institution soit prise comme une fin et nous retombons dans la réciprocité violente. Le commerce étant une guerre de faible intensité, si le bon règlement dégénère en compétitivité furieuse, la guerre commerciale peut devenir une guerre tout court, le protectionnisme signalant le moment où la compétition peut dégénérer en conflit militaire.

De plus, ce système économique autoritariste a constitué une effraction démocratique dont nous percevons aujourd’hui les effets délétères. Cela commence par l’entreprise qui est une organisation moyenâgeuse avec le lien de subordination lié au contrat de travail qui est l’autre nom de la vassalité, donc de la domination et de la soumission. Étant donné le pouvoir pris par les entreprises, notre devenir dépend donc aussi d’une démocratisation de cette institution.  Le système économique est basé sur la compétition, donc la compétition sexuelle dont nous n’avons pas conscience, il nous faut revenir à la coopération et la complémentarité à travers des organisations coopératives, mutualistes, paritaires ou liées aux collectivités territoriales ou encore à l’état au sein desquelles les propriétaires seront les salariés, les citoyens ou les coopérateurs, les actionnaires ne devant plus être une espèce protégée car trop nuisible pour l’écosystème.  

Le besoin d’expansion continu du capitalisme

Le capitalisme, pour se réguler, repousse toute limite a priori à son expansion et donc finalement cette expansion est la condition même de sa pérennisation. Les processus d’autorégulation du système capitaliste sont marchands (les cycles des affaires), cathartiques (les grandes crises systémiques) et extrêmes (l’endettement public et les guerres nationales) mais un quatrième mécanisme plus structurel offre un mode de régulation naturel des tensions qui travaillent le système : c’est son expansion sans limites. Si la recherche incessante de profit, l’accumulation inégale des ressources sont des conséquences inévitables de la liberté individuelle, elles entrent aussi en contradiction avec cette liberté. L’accumulation de profits et donc de moyens de production par certains en prive les autres, ce qui ne peut qu’intensifier les tensions sociales au sein du système. Plus encore, les ressources disponibles pour tous sont inévitablement raréfiées du fait même de leur accumulation asymétrique par certains. L’expansion du capitalisme est la conséquence de la raréfaction des ressources exploitables dues à leur accaparement inégal. Ainsi s’expliquent les aventures coloniales et le déplacement des populations ouest européennes les plus pauvres dès le 16e siècle mais, aussi, la recherche constante d’innovation et de rupture technologique. La logique du profit accumulatif inhérente au capitalisme produit aussi une pression expansionniste sur l’environnement naturel. La nature est intégrée dans le processus marchand de raréfaction, d’exploitation, de comptabilisation et d’accumulation des ressources. Elle est absorbée par la logique capitaliste. Le capitalisme est structurellement sans limite.

Le capitalisme ne met pas de bornes matérielles ou spirituelles à son déploiement, au contraire, ses tensions internes trouvent un exutoire dans son expansion continuelle. Cette dynamique a très vite laissé les économistes eux-mêmes conclurent qu’il sera tôt ou tard confronté à l’épuisement des ressources humaines et naturelles qu’il utilise. Les critiques du capitalisme mettent en évidence que, pour fonctionner la structure capitaliste induit une surconsommation irrationnelle des ressources.

 

L’économie comme science

D’abord politique, le récit économique s’est dégagé de la vie quotidienne pour se présenter comme savant. Ensuite, la fin du dix-neuvième siècle décrit une « économie pure » avec son marché de référence « pur et parfait ». Ce récit s’est appuyé sur l’anthropologie d’homo-economicus, être abstrait, supposé parfaitement rationnel, sans histoire et sans affects, déterminés par la recherche du profit comme manifestation de son intérêt. Les humains imparfaits de la vie quotidienne sont invités à s’y référer. L‘économie a ainsi été promue comme science en présentant la structure capitaliste comme une réalité objective. L’adhésion à ses règles devient nécessité imposée par la raison. Le service du religio est assuré par une classe d’initiés celle des économistes. Rappelons ici que dans la nature, contrairement à l’image diffusée par les capitalistes, les organismes complexes utilisent la réciprocité plutôt que la compétition…

 

La société désorganisée par le marché

 

Ne laissons pas la technique choisir pour nous: il est sans limite par Jacques Ellul!

Jacques Ellul assurait, que le solutionnisme technique, c’est-à-dire le fait que de toutes les façons, nous trouverons toujours des solutions techniques aux problèmes que nous rencontrons est très dangereux car il s’agit d’une fuite en avant qui retarde la prise de décision politique nécessaire à lutter contre le réchauffement. L’homme croit se servir de la technique alors que c’est lui qui la sert. Il est prisonnier de la loi de Gabor : tout ce qui est techniquement possible doit être fait, indépendamment de toute autre considération. La création devient crédation par la prédation des éléments naturels pour assurer une plus grande consommation devenue destructrice.

La technique sans volonté de puissance par Gilbert Simondon

Il faut cependant être attentif à ne pas rejeter la science et la technique car comme l’écrivait le philosophe Gilbert Simondon, la technique est le meilleur moyen de lutter contre l’entropie, à savoir ici le désordre généré par notre système productif, en le rendant plus efficace. A la condition, cependant, de se départir de l’idée de puissance, donc de compétition car c’est elle qui engendre le besoin d’être plus puissant que le concurrent. Nous savons maintenant les effets délétères de cette compétition qui amène de la peur, de la frustration, des sentiments d’irrespect, de colère impuissante et engendre, de ce fait, un besoin de protection et de rééquilibre pouvant déboucher sur un régime autoritaire, qu’il soit laïc ou religieux.

Le mécanisme du changement climatique est dangereux et fatal

Dans Moins ! La décroissance est une philosophie, Kohei Saito affirme que  nous, les humains sommes en train d’altérer irrévocablement l’état de la planète.Si nous ne changeons pas nos modes de vie, à l’échelle mondiale, des centaines de millions de personnes seront contraintes de quitter leur lieu de vie, l’approvisionnement en nourriture pour les besoins humains, deviendra impossible et les pertes économiques pourront atteindre 27000 milliards de dollars par an. Ces dommages seront permanents. Les émissions mondiales de dioxyde de carbone augmentent chaque année d’environ 2,6%. La perspective d’atteindre l’objectif d’un non dépassement de 2° n’a donc aucune réalité. Le mécanisme du changement climatique est dangereux et fatal, et c’est la raison pour laquelle la réduction des gaz à effet de serre ne peut se produire que dans un fort cadre réglementaire, extérieur au mécanisme du marché.

 

Le capitalisme du désastre

La consommation massive de combustible fossiles est à l’origine des changements climatiques, il existe, néanmoins, un décalage temporel sur plusieurs décennies avant la production de leurs effets. Le capital tente d’utiliser ce décalage pour générer autant de revenus que possible, en reportant les impacts sur l’avenir : il prend en compte les exigences des actionnaires et des gestionnaires actuels mais ignorent les voix des générations futures.

Pour réduire les coûts, et augmenter ou conserver les profits, le capitalisme tente d’augmenter la productivité du travail, mais il faut alors moins de personnes pour produire la même quantité de biens : il y a donc augmentation du chômage. Cette pression pour protéger les emplois pousse à une augmentation constante de la taille de l’économie. Le capitalisme ne peut pas sortir de ce piège de la productivité. De plus, sans l’exploitation de la main d’œuvre de ce lointain « Sud Global » et le pillage de ses ressources naturelles, notre style de vie serait impossible car, dans la logique du système capitaliste, plus il y a de sacrifices, plus les bénéfices des grandes entreprises augmentent. Même si la richesse nationale augmente, la vie du peuple se dégrade, contrairement à ce qu’écrit Adam Smith. C’est une augmentation de la richesse publique qui génère la richesse réelle.  Le « capitalisme du désastre » transformera la crise environnementale en opportunité commerciale, apportant aux classes privilégiées encore plus de richesse. L’État tentera de protéger les intérêts de ces classes privilégiées et réprimera sévèrement les populations.

Corriger le déséquilibre entre les 1% et les 99%

 

Il est donc nécessaire de corriger le déséquilibre entre les 1% et les 99%. Sans ces pénuries et raretés artificielles, nos sociétés n’auraient pas besoin d’autant de temps de travail pour fonctionner. La vie de millions de gens serait considérablement améliorée et, par la réduction de ce travail inutile, nous contribuerions à la restauration de l’environnement mondial. La technologie est devenue,elle-même, une idéologie qui dissimule l’absurdité du système actuel. Elle élimine la possibilité même de faire naître des styles de vie différents, de créer une société décarbonée. Une crise devrait normalement nous permettre de réfléchir à nos actions passées et d’imaginer des futurs différents : ici nous sommes dépouillés de notre imagination,de notre créativité, par la technologie monopolisée par des experts.  Il faut arrêter d’associer l’abondance à la croissance économique et réfléchir avec le plus grand sérieux à celle de la décroissance et l’abondance.

 

La voie des communs

Pour Kohei Saito, entre communisme de type soviétique et capitalisme, il existe une 3e voie : celle des communs. Elle propose une gestion démocratique, par les usagers des choses que l’on peut qualifier de « biens publics » tels que l’eau, l’électricité, le logement, les soins ou l’éducation. Pour notre propre survie, il faut nous orienter vers une société plus juste et plus durable : c’est cela qui en fin de compte augmentera les chances de survie de toute l’humanité. La clé de notre survie est donc l’égalité et Kohei Saito propose de nous diriger vers un post-capitalisme de décroissance.

Nous devons rompre avec des valeurs du capitalisme américain qui considère que nos styles de vie, extrêmement lourds pour l’environnement, sont l’expression de nos libertés. La marchandise nous promet un idéal qui échoue à se réaliser, mais cet échec est inhérent à la société consumériste et c’est cet échec qui nous fait courir sans cesse derrière la consommation. La sensation d’insatisfaction qui naît de cette rareté est le moteur du capitalisme et jamais elle ne pourra nous rendre heureux. Pour y échapper il nous faut donc créer une société d’abondance qui résiste à la rareté artificielle créée par le capitalisme. Le moyen de restaurer l’abondance c’est de reconstruire les communs. Les moyens de production doivent aussi être traités comme des communs. Ce qui rend cela possible, ce n’est pas la propriété privée des décideurs ou des actionnaires, ce n’est pas non plus les entreprises d’État, c’est la propriété sociale par les travailleurs eux mêmes, notamment à travers les coopératives de travailleurs qui visent la transformation des rapports de production en apportant la démocratie dans le lieu de travail. Jusqu’ici l’employeur est dans une relation de domination à l’égard de ses salariés qui sont, eux, dans un état de subordination économique et juridique à l’égard de leur employeur

Pour Joseph Stiglitz, l’état doit intervenir pour éviter une concentration excessive du pouvoir

 

Joseph Stiglitz, invité des matins de France Culture, met en lumière la tension entre la « liberté des loups« , autrement dit les actionnaires, et les effets collatéraux qu’elle peut avoir sur d’autres personnes. Il suggère qu’il est essentiel de trouver un équilibre entre les libertés individuelles et les responsabilités collectives. À cet égard, la montée des monopoles, notamment dans le domaine des réseaux sociaux et des géants de la tech comme Elon Musk et Jeff Bezos, soulève de sérieuses préoccupations. Ces grandes entreprises concentrent un pouvoir énorme et peuvent influencer les comportements et croyances des individus, notamment par le contrôle de l’information, soutient l’économiste. Il considère ce phénomène comme une forme de « propagande privatisée« , plus dangereuse que les monopoles industriels du passé, car elle touche à la liberté d’opinion et à la manipulation des masses. L’État, selon lui, doit intervenir pour réguler ces géants et éviter une concentration excessive de pouvoir.

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » – Montesquieu.

Les « erreurs » de Friedrich Hayek

Joseph Stiglitz critique l’argumentation du néolibéralisme, notamment les idées de Friedrich Hayek, qui postulait que le capitalisme ne devait pas générer de monopoles, mais qu’au contraire, la concurrence serait bénéfique pour la société. Selon lui, l’expérience montre que cette théorie est erronée : loin de garantir la liberté et l’enrichissement de tous, elle mène à des situations où les grandes entreprises prennent le contrôle de l’économie et de la société. Il fait remarquer que les promesses dun capitalisme libéré des régulations, à la manière de Hayek, ont échoué, et que l’intervention de l’État est désormais nécessaire pour limiter les dégâts des monopoles et restaurer l’équilibre économique et social.Les oligarques de la Tech californienne, en sont un exemple concret.

Compétition capitaliste: Baise ton prochain par Dany-Robert Dufour

 

Le philosophe Dany-Robert Dufour, dans « Baise ton prochain », décrit la compétition capitaliste comme une guerre généralisée de chacun contre chacun depuis que les pulsions ne sont plus freinées par une instance régulatrice, les vices, comme l’avidité, ruinent les liens humains. Le seul vrai objectif du marché est l’accumulation du capital et toute intention morale est, dans ce cadre, vouée à l’échec de ce fait. Duper ou périr, « baiser son prochain » comme l’affirme Dany-Robert Dufour est le moteur du capitalisme, si je ne dupe pas mon prochain, c’est moi qui vais l’être.

Capital: Mini service: grands effets par Pierre-Yves Gomez

Pour Pierre Yves Gomez, dans « Le travail invisible« , le capital n’est qu’un maigre service, à savoir une simple avance d’argent, le temps que les produits ou services se vendent. Le travail et sa créativité constituant la seule vraie richesse des nations. Depuis la financiarisation des entreprises, du fait de la mise en œuvre des fonds de pensions, ces entreprises sont condamnées à grossir ou périr, en rachetant ou éliminant les voisins, en intensifiant le travail sans limites, en innovant sans cesse, sans préoccupation des effets de ces inventions sur la société. Actuellement, les porteurs d’actions dirigent le monde avec un seul objectif, faire de l’argent, sans préoccupation du bien commun: « les affaires sont les affaires. » En France, par exemple, plus de 95% des actions sont détenues par moins de 5% de la population. Cette poignée d’actionnaires, par leur puissance financière et d’influence, pèse tant sur les choix économiques, politiques et sociaux, que de plus en plus de citoyens sont tentés par des systèmes autoritaires. Ce profond déséquilibre entre services rendus et bénéfices engrangés s’apparente à un parasitisme intolérable au moment où nous avons tant besoin de ressources pour éviter le basculement climatique et nous adapter au réchauffement. Cet actionnariat, système de rente illégitime, est devenu obsolète et mortifère. Là encore, la coopération doit remplacer la compétition pour rétablir un équilibre durable.

 

Capitalisme: à moi le profit, aux autres les risques.

Dans son livre « L’état entrepreneur, » l’économiste Marianna Mazzucato focalise notre attention sur le fait que les innovations de rupture de ces dernières décennies sont le fait des états. Ces « vraies innovations » sont obtenues par l’intermédiaire des organisations qui travaillent directement dans le domaine de la recherche et des effets de leviers de nombreuses autres organisations financées directement ou indirectement par les états. Il s’agit d’un capital patient, capable d’organiser des recherches longues et dont l’aboutissement est incertain contrairement aux « capital-risqueurs » qui exigent un retour sur investissement rapide et sans grand risque. Notre téléphone ne serait pas smart sans l’état américain. L’état chinois est particulièrement actif sur l’industrie solaire et automobile, et sur bien d’autres technologies. L’Europe est décrochée de la course à l’innovation du fait de sa croyance naïve en l’efficacité du marché.

La légitimité des capitalistes provient de la rémunération du risque. Nous nous apercevons, à travers ce livre documenté que nous sommes, nous citoyens, à travers nos impôts,  les vrais capital-risqueurs efficaces tandis que les capitalistes absorbent goulument les profits les moins risqués. De plus, la concentration de capital dans quelques mains oligarchiques déstabilise la démocratie. Ces travaux mettent en lumière le parasitisme inefficace et déstabilisateur des capitalistes. Un état entrepreneur et des entreprises mutualistes ou coopératives constitueraient donc un écosystème plus efficace et plus robuste pour affronter les soubresauts prévisibles qui seront les conséquences du dérèglement climatique.

La dette comme chantage à la préservation du système actuel 

La dette de la France se monte à 3400 milliards d’euros. Dans les 20 prochaines années 9000 milliards d’euros seront transmis suite aux décès de nombreux « boomers ». La part de la fortune héritée dans le patrimoine français est désormais de 60%, alors qu’elle n’était que de 35% au début des années 1970. Cette fortune héritée est très concentrée dans le haut de la pyramides des revenus. En creusant sciemment la dette, en asséchant les ressources des états par des cadeaux fiscaux aux plus aisés, les gouvernements néo-libéraux pensaient pouvoir figer l’économie. L’état doit en effet, de leur point de vue, servir le marché et non les besoins de la population. Cependant depuis la mise en perspective des inégalités, les mentalités évoluent en France et la perspective d’une distribution plus juste des ressources se fait jour, surtout que ces ressources seront indispensables pour faire face au défi climatique.     

Avidité sans limites: risque pour le climat par Hervé Kempf

Dans « Comment les riches détruisent la planète » Hervé Kempf, ex rédacteur en chef de la revue « Reporterre », déclare qu’on ne peut comprendre la concomitance des crises écologiques et sociales si on ne les analyse pas comme les deux facettes d’un même désastre. Celui-ci découle d’un système piloté par une couche dominante qui n’a plus aujourd’hui d’autre ressort que l’avidité, d’autre idéal que le conservatisme, d’autre rêve que la technologie. Cette oligarchie prédatrice est l’agent principal de la crise globale. « Consommer moins et répartir mieux » serait le mot d’ordre afin d’éviter la croissance matérielle qui accroît la dégradation environnementale. Hervé Kempf rappelle que, depuis 1990, les climatologues craignent que le climat ne bascule de plusieurs degrés et s’emballe de façon irréversible.

La croissance pour accepter les inégalités par Hervé Kempf

Hervé Kempf s’étonne que personne parmi les économistes patentés, les responsables politiques, les médias dominants, ne critique la croissance qui est devenue le grand tabou, l’angle mort de la pensée contemporaine. Pourquoi ? Parce que la poursuite de la croissance matérielle est pour l’oligarchie le seul moyen de faire accepter aux sociétés les inégalités extrêmes sans remettre en cause celles-ci. La croissance crée en effet un surplus de richesses apparentes qui permet de lubrifier le système sans en modifier la structure.

 

 Le divin marché

La révolution culturelle libérale par Dany Robert Dufour

Le piège de la liberté libérale

 

L’individualisme aurait probablement été ce qui aurait pu nous arriver de mieux. C’était en effet la visée du programme transcendantal moderne : se libérer des idoles et accéder enfin à une certaine autonomie, au travers d’une exigeante ascèse critique. Souvenons-nous des définitions de l’autonomie donnée par Rousseau et par Kant : non pas faire ce que l’on veut, comme on l’entend dire couramment aujourd’hui mais « obéir aux lois que l’on s’est données. »

Nous sommes malencontreusement tombés dans l’ornière de l’égoïsme avant même d’avoir atteint l’horizon d’un individualisme bien compris. La conséquence est inéluctable : puisque nous avons raté la mise en place d’une société des égaux, il ne nous reste qu’à patauger dans une société des égos.

Le troupeau de consommateur

Nous sommes sous le contrôle de ce qu’il faut appeler « le troupeau ». Vivre en troupeau en affectant d’être libre alors que nous sommes aliénés et avons érigé en règle de vie un rapport mensonger à soi-même et de là, aux autres.

Il faut que chacun se dirige librement vers les marchandises que le bon système de production capitaliste fabrique pour lui. Librement, car forcé, il résisterait. Alors que libre, il peut consentir à vouloir ce qu’on lui dit qu’il doit vouloir en tant que citoyen libre. La contrainte permanente à consommer doit donc être redoublé par un discours incessant de liberté, d’une fausse liberté bien sûr, entendue comme permettant de faire tout ce qu’on veut.

C’est par l’égoïsme qu’il faut attraper les individus afin de les mettre en troupeau, car c’est le moyen le plus économique et le plus rationnel d’élargir toujours plus les bases de la consommation d’un ensemble de personnes en permanence menées vers des besoins réels ou, le plus souvent, supposés.

Pour Kant, cette mise en troupeau intervient dès lors que les hommes renoncent à penser par eux-mêmes et qu’ils se placent sous la protection de « gardiens, qui par bonté, » se proposent de veiller sur eux après avoir rendu tout d’abord stupide leur troupeau. Pour Dietrich Bonhoeffer, la stupidité n’est pas un manque d’intelligence mais l’évitement de l’anxiété lié à la réflexion sur la complexité du monde.  

 

Manipuler le désir

Le capitalisme, comme l’avait analysé Marx, ne peut que se heurter à des crises régulières de surproduction. Après la prolétarisation des ouvriers, le capitalisme a procédé à la prolétarisation des consommateurs. Pour absorber la surproduction, les industriels ont développé des techniques de marketing visant à capter le désir des individus afin de les inciter à acheter toujours davantage.

Edward Bernays, neveu de Freud explique que les gouvernements et les annonceurs peuvent « enrégimenter l’esprit comme les militaires le font du corps. » Il indique que la solitude physique est une vraie terreur pour l’animal grégaire et que la mise en troupeau lui cause un sentiment de sécurité. Cette crainte de la solitude suscite un désir d’identification avec le « troupeau » et avec ses opinions mais, une fois dans le troupeau, l’animal grégaire souhaite toujours exprimer son avis.  Par conséquent, les communicateurs doivent toujours faire appel à son individualisme qui va étroitement de pair avec d’autres instincts comme son égotisme, c’est pourquoi Bernays recommande de toujours lui parler de « son » désir.  Il y a nécessité d’homogénéiser les comportements de façon à conquérir des marchés et, par là même, de maximiser la rentabilité, en s’appuyant notamment sur les médias audiovisuels de masse.

Dans Propaganda, son livre publié en 1929, il affirme :

 

La manipulation consciente et intelligente des habitudes et des avis des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manœuvrent ce mécanisme caché de la société constituent un gouvernement invisible qui est la vraie puissante régnante du pays. Nous sommes régis, nos esprits sont moulés, notre goût formé, nos idées suggérées, en grande partie par les hommes dont nous n’avons jamais entendu parler. C’est un résultat logique de la manière par laquelle notre société démocratique est organisée.

Ceci ne revient pas à affirmer qu’il existe un complot des patrons des industries culturelles, car ces patrons sont probablement autant pris par cette logique qu’ils ne prennent avec elles, mais ce qu’on peut regretter, c’est qu’ils ne soient pas empêchés de le faire par une instance collective de la Cité veillant au grain.

Le faux self

DR Dufour défini l’individuation comme ce qui permet de se compter pour un dans « le troupeau » et l’individualisation, c’est à dire le véritable individualisme, comme ce qui implique la sortie du troupeau et l’avènement d’un sujet autonome, osant parler et penser en son nom. L’individuation c’est la construction de soi par les autres, Je me vois comme un autre parmi d’autres, un autre que je dois gérer de façon, finalement, impersonnelle, comme si c’était moi.

Le marché : nouvelle religion

DR Dufour pose l’hypothèse qu’existe une structure anthropologique du religieux. L’homme naît incomplet, prématuré : il s’agit de la néoténie humaine qui permet de penser les rapports entre la nature inachevée de l’homme et la nécessité de la culture, laquelle vient suppléer à ce déficit, ce manque originaire. L’homme, petit sujet incomplet a l’obligation de placer au centre de la culture, qu’il doit bien se donner pour survivre, des êtres surnaturels auxquels il doit croire comme s’ils étaient vrais. Ce que l’auteur appelle des grands Sujets : des dieux, des esprits, des forces qui le dépassent.

Les dangers de la régression

Une petite incise personnelle dans les travaux de Dany Robert Dufour : Nous naissons parfaitement immatures et le demeurons durant plusieurs années. Nous devons, durant cette période, notre survie à nos seuls parents. Ces êtres, à nos yeux de petit enfant, tout puissants, qui nous nourrissent s’assurent que l’ensemble de nos besoins sont satisfaits, discriminent les dangers que nous ne savons pas encore percevoir, nous en protègent et savent nous rassurer lorsque nous avons peur. Parvenu au statut d’adulte, en cas d’apparition d’un environnement trop insécurisant, un mécanisme de protection du moi appelé régression apparaît. Nous abdiquons alors notre autonomie au profit d’une sécurité souvent trompeuse car nous rentrons en résonance avec les personnes qui semblent mieux détecter que les autres les sources de nos insécurités et affirment y faire face par des moyens drastiques. Ces personnes ne sont plus nos parents aimants mais des populistes aux tendances paranoïaques qui peuvent, potentiellement, nous ôter totalement nos libertés et nous entrainer dans des conflits dangereux. Sachant mieux capter que d’autres nos angoisses et nos frustrations, les deux principales sources de notre agressivité, ils peuvent les amplifier et les diriger vers des victimes émissaires, à l’interne ou à l’externe des pays.

Un autre élément nous pousse à nous conduire ainsi, il s’agit de la longue histoire de notre survie dans un environnement dangereux. Lorsque nos ancêtres étaient confrontés à un danger, les personnes ayant par le passé démontré leurs compétences dans ces situations prenaient en charge les décisions. Il eut été périlleux, dans ces circonstances très risquées, de contester l’autorité de ces personnes et il est possible que dans des situations anxiogènes, nous revenions inconsciemment à ces pratiques. 

Revenons au livre de DR Dufour, pour lui, l’invention du Marché par Adam Smith relève de la théologie. L’auteur affirme qu’on ne comprendrait rien à cette invention du Marché, qui domine aujourd’hui le monde, si l’on ne percevait pas qu’elle s’inscrit pleinement dans les problématiques de la Providence, c’est à dire de la façon dont Dieu gouverne la création, en se proposant comme alternative décisive à l’ancien gouvernement de la cité des hommes, qui fonctionnait sur le modèle de la cité de Dieu. Le capitalisme procède lui aussi d’une métaphysique, dont la puissance n’est plus à démontrer, puisqu’elle a réussi à s’emparer du monde.

Soumission à la main invisible du Marché

Tandis que Kant élaborait ces formulations de l’impératif catégorique se présentant comme loi pratique universelle : « agit de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps, comme une fin et jamais simplement comme un moyen », Adam Smith avançait exactement le contraire : la possibilité de se soustraire dans l’ensemble des conduites sociales à tout principe moral ou transcendantal. Puisque la société se présentait désormais comme un ensemble où « chaque homme est devenu un commerçant », il était devenu loisible à chacun de se livrer entièrement à l’activité économique et marchande, en poursuivant des buts parfaitement égoïstes ; l’intérêt collectif n’en devait pas moins être servi. Sous le nom, à connotation manifestement religieuse, de « main invisible ». Cette main invisible qui permet de transfigurer les intérêts égoïstes en richesse collective. C’est pourquoi à « cet esprit caché », (autre métaphore à valeur religieuse d’Adam Smith) présent comme tel toujours et partout, régulant tout, il est vain et présomptueux de vouloir y échapper. Il suffit qu’on accepte de se soumettre à cette force incoercible et sans limite, qui représente comme tel, un degré supérieur de régulation, une forme ultime et enfin vraie, de rationalité. Rien ne doit pouvoir entraver l’exercice souverain de cette force.

L’anthropologie ultralibérale réduit aujourd’hui l’humanité à une collection d’individus calculateurs, mus par leurs seuls intérêts rationnels et en concurrence sauvage les uns avec les autres, sous l’autorité d’un nouveau Dieu, soumis à une nouvelle Providence : le Marché. Le sujet idéal du Marché est un sujet désinhibé, sans culpabilité, sans surmoi qui doit sans cesse savoir jongler, changer de forme, d’identité personnelle, d’identité sexuelle et de localisation. C’est un sujet apte à maximiser rapidement ses gains.

Ne pas contrarier le dessein divin

Il se trouve que l’idée d’un dessein divin, organisant l’ensemble et débordant chaque volonté individuelle traverse toute la pensée libérale.  L’intérêt motivé par l’égoïsme de chacun joue dans la théologie naturelle le rôle de l’attraction dans la théologie scientifique de Newton.

On rencontre partout l’idée qu’il existe un ordre naturel régissant les affaires humaines. Il ne faut surtout pas que les hommes, avec les institutions et les lois à courte vue, qu’ils produisent en quantité, se mettent en travers de cet ordre. Il faut donc laisser-faire car c’est Dieu qui fait, car c’est Dieu qui a la main.

Pour Smith, il faut surtout laisser-faire, c’est-à-dire déréguler, pour que le dessein divin puisse entièrement se réaliser. Pour Kant, il faut absolument réguler : la morale doit être fondée sur l’impératif catégorique consistant à se donner une loi à suivre, dans la vie pratique et la conduite des actions normées, par un principe régulateur.

Une tyrannie sans tyran

La gouvernance mondiale implique la suppression du verrou des institutions nationales afin d’assurer les conditions d’extension mondiale du principe de marché ; la sphère financière s’est autonomisée dans un mouvement de dérégulation et échappe largement au contrôle du politique, son fonctionnement devient totalement autoréférentiel. Enfin, au niveau de la forme de l’État, le constat est celui d’un désengagement au profit de l’autorégulation.

La corporate governance procède donc d’une imposition des contraintes financières par les actionnaires qui doit être tenue par l’intériorisation des normes, issues du modèle du marché, dans les rapports sociaux où chacun est prié de s’auto-évaluer, de s’auto-contrôler, de faire preuve d’initiatives et de responsabilités. Nous sommes exactement arrivés à ce point que prédisait Hannah Arendt, lorsqu’elle entrevoyait la possibilité du passage à une nouvelle forme de domination, sournoise et maligne, où le pouvoir véritable serait devenu anonyme, informe et non localisable. Ce qu’elle appelait « une tyrannie sans tyran ».

La gouvernance cherche donc à ranger la chose publique au rayon des vieilleries et à la remplacer par l‘ensemble des intérêts privés supposés capables de s’auto-réguler. Le problème est qu’une addition d’intérêts privés, même légitimes, ne fait pas l’intérêt général. Certains de ces intérêts, en effet, beaucoup plus puissants que les autres, disposent d’emblée des moyens nécessaires pour emporter la décision qui leur convient. C’est pour cette raison qu’il faut un État, pour que l’universel soit pris en compte. Dans cette mesure seulement, l’intérêt particulier et l’intérêt universel peuvent se conjuguer. Autrement dit, l’État est ce qui permet l’accomplissement individuel, dans l’intérêt universel : lui seul autorise que la liberté puisse se réaliser. L’État est, pour Hegel la réalité de la liberté concrète.

Le capitalisme sans la démocratie

L’utilitarisme d’Adam Smith l’aurait ainsi emporté sur l’injonction morale et politique des Lumières. La gouvernance aurait ainsi créé un nouvel espace sociétal complètement épuré, prosaïque, trivial, nihiliste, empreint d’un nouvel et puissant darwinisme social où chacun défend bec et ongles ses propres intérêts et où la valeur marchande ne peut servir qu’à créer encore plus de valeur : les « plus adaptés » peuvent légitimement tirer profit de toutes les situations cependant que les « moins adaptées » sont tout simplement abandonnés ou traités par la charité.

La notion d’État, telle qu’elle fonctionne depuis les Lumières est directement visée : plus besoin d’États puisqu’ avec la gouvernance il n’y a plus de chose publique mais seulement des intérêts privés. Rousseau avait bien repéré les dangers de cette position : « rien n’est plus dangereux, écrivait-il, dans le contrat social que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques ».

En fait, la gouvernance est en train de tendre un redoutable piège à la démocratie : elle se présente comme un élargissement de la démocratie, par une meilleure participation de la société civile, alors même qu’elle est en train de détruire le seul espace où les individus peuvent accéder à la démocratie : en devenant citoyens et en cessant d’être de simples représentants d’intérêts particuliers.

Le transfert du pouvoir qu’effectue la gouvernance néolibérale en faveur de la société civile équivaut à exproprier le peuple de sa souveraineté.

Le capitalisme n’est pas du tout conservateur et rétrograde. Il est révolutionnaire. Marx écrivait dans le Manifeste : la bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l’ensemble des conditions sociales. C’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales. Bref la permanence de l’instabilité et du mouvement.

Le libéralisme consiste à libérer toutes les activités humaines de tout bridage institutionnel : tel est le sens fondamental du laisser-faire.

Le capitalisme n’a pu se développer qu’en étendant sans cesse la zone d’application du laisser-faire. Moins d’état. Moins d’institutions. Moins de contrôle sur les individus. Plus de « démocratie ».  Ce qui se traduit aujourd’hui par une levée graduelle des interdits, par une libération progressive des passions. Un sujet rendu à lui-même, enfin égoïste, dans une société commerçante, défendant jusqu’au bout ses propres intérêts pour transfigurer des intérêts personnels en richesse collective. L’augmentation indéfinie de la richesse étant la seule véritable visée du capitalisme.

Maitriser ses passions

Freud rappelait qu’il faut que l’homme en rabatte sur ses passions et que c’est à ce compte seulement que peuvent vraiment se constituer le désir et la civilisation.

Pour les Grecs, l’école est le lieu où l’on apprend à ne plus pâtir de ses passions. C’est là où que l’on s’astreint à les domestiquer pour se les rendre intelligibles à soi-même et communicables aux autres. L’homme est sujet à l’hubris (la démesure). Il se laisse spontanément porter par ses passions comme l’orgueil ou l’égoïsme. Celui qui dépasse la mesure ne peut qu’être châtié afin de le faire ré-entrer dans les limites. Il encourt la némésis, c’est-à-dire rien de moins que le châtiment (des dieux) et la destruction.

Nouveau rapport à la loi

Il semble qu’il faille de plus en plus de techniques pour contrôler, fut-ce de moins en moins bien, ce novmonde créé par la technique. C’est ainsi que se constitue un parfait cercle vicieux : moins on contrôle le tout, plus on veut contrôler des parties, de sorte que toutes les activités humaines deviennent bientôt justiciables d’une procédure technique de contrôle, jusqu’à l’absurde. Il se pourrait bien que la métis, cette forme d’intelligence rusée, fasse un puissant retour aujourd’hui, notamment dans le rapport à la loi : tu violeras les lois sans te faire prendre.  Une grande loi d’aujourd’hui « le crime paie » et pourquoi le droit et la juridiction libérales contiennent la corruption.

Une seule règle : le gain maximal

Certains groupes de rap sont adaptés au déploiement de l’idéologie marchande. Ils ont parfaitement compris qu’en fait de loi, il n’y en avait pas d’autres que celle de la démerde individuelle et qu’il n’est désormais qu’une règle, celle du gain maximal, quel qu’en soit les moyens.  En ceci, leur morale, le gain maximal, ne diffère en rien de celle des actionnaires des groupes financiers, parfaitement indifférents aux possibles calamités causées par d’éventuels retraits intempestifs de capitaux ou d’emplois, réalisés au nom de la rentabilité. Et même, elle ne diffère en rien de ces de dirigeants d’entreprises demandant et obtenant des ponts d’or pour réaliser cette politique. Les activités criminelles sont donc, non seulement tout à fait compatibles avec le libéralisme, mais surtout parfaitement intégré en lui.

Le capitalisme conduit au populisme

Une indignation des populations devant la généralisation des pratiques de voyous peut aisément être détourné par les différents populismes, voilà une occasion unique de s’enraciner. Les représentants des élites libérales s’inquiètent si peu du populisme, qu’elles s’efforcent d’être les prochains populistes.  La politique n’est plus l’art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ce qui les posent.  Ce qui se joue en politique, en attendant que toutes les populations soient conquises par les idéologies libérales, à supposer qu’elles le soient un jour, est que cela est géré par le marketing : les différences observées dans l’électorat potentiel reçoivent les slogans adaptés à chaque groupe, qui sont demandés au cabinet conseil. Ce sont même désormais les programmes même de certains partis politiques qui sont élaborés à partir de conseils prodigués par des agences spécialisées dans la stratégie d’entreprise. C’est cela la bonne gouvernance : elle permet que toutes les options -même les plus contradictoires- soient admises en même temps. Ce qui ne peut que garantir, à terme, le triomphe de l’anthropologie la plus prédatrice. C’est pourquoi il faut laisser faire les uns, cependant qu’on paye les autres de mots, en leur promettant que tout ira mieux demain. C’est précisément ce laisser-faire sans frein qui fait surgir, à l’horizon du libéralisme, la figure du hors-la-loi généralisée. Le libéralisme est un système qui suscite la délinquance, il ne s’agit donc pas de placer la question au plan de la psychologie individuelle de chacun, mais dans ce système, dans lequel l’honnêteté n’est pas extrêmement requise, lorsqu’on ne vérifie qu’après coup, le libre accès à la concurrence et le caractère licite de l’échange. C’est précisément parce qu’elle transforme tout en marché, (y compris la justice) que la corruption fait partie du système libéral, et plus le libéralisme sera débridé, plus il y aura de corruption

On misait naguère sur les institutions pour contrôler les passions par des moyens symboliques. L’idéologie actuelle d’un marché sans aucun contrôle et la désinstitutionnalisation en cours, en détruisant ce processus, implique que le contrôle s’effectue désormais directement au niveau d’une supposée nature des individus. C’est pourquoi le libéralisme ne peut, au fil de son expansion, que retrouver les gestes totalitaires procédant d’une volonté de contrôle direct des corps.

Réguler ou périr

L‘effondrement symbolique actuel, combiné à la course à l’innovation technologique propre au capitalisme, ne peut déboucher que sur un projet celui d’une recréation de la nature et de l’homme. C’est un projet insensé, fondé sur une folie rationnelle, qui prête à la technologie la possibilité de tout résoudre, à commencer par les dérèglements considérables infligés à l’économie du vivant… par la technologie. Celle-là même qui est requise pour produire sans cesse les nouveaux objets dont a besoin le marché dans son expansion continue. Alors, on le sait aujourd’hui, les grands équilibres écologiques nécessaires au maintien de la vie sur terre sont gravement menacés : pollution diverses, réduction de la diversité des espèces, épuisement des ressources naturelles, risque accru de pandémies, inexorable réchauffement climatique, surpopulation.  Le tout entraînant un cortège de conséquences possiblement funestes.  Le fantasme du capitalisme, la production infinie de la richesse, risque de se heurter violemment au réel.  Il se peut fort bien qu’une catastrophe fasse disparaître le monde : ce sera une manifestation d’un réel qui n’a rien d’imprévisible mais qui est cependant impensable dans la logique libérale capitaliste. On produit de la richesse mais on oublie de prendre en compte le réel. Il fait déjà et fera bientôt plus encore limite au fantasme de la richesse infinie. Kant, dans son projet de paix perpétuelle part d’une constatation géographique : la terre est ronde, sa surface habitable n’est pas illimitée, les hommes sont donc amenés à s’y rencontrer et à se la partager. La terre, de ce fait, appartient en commun au genre humain et chacun a le droit naturel d’en jouir pour autant qu’il admette cette limitation des ressources de la nature.

Sortir de l’hypertélie : retrouver des limites

Il s’est précisément cette limite que le libéralisme ne veut pas savoir. Il développe alors un autre fantasme : rien de moins que celui de la réinvention du vivant. C’est bien sûr là où il se transforme en dangereux apprenti sorcier, saisi de folie rationnelle, risquant de tout faire disparaître pour sauvegarder son fantasme central. Nous sommes là face à une illimitation potentiellement très dangereuse.

L’appel des Lumières résonne encore : Ose penser ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !

Le libéralisme nous a amené de très appréciables bienfaits par rapport au système antérieur : libertés individuelles, élévation du niveau de vie moyen. Il s’agit donc de se débarrasser de ses effets pervers qui, en devenant envahissants, commence à rendre ce système de plus en plus contre-productif. Ces effets pervers tiennent fondamentalement à la croyance que les intérêts égoïstes privés peuvent s’harmoniser par autorégulation spontanée. Or la providence divine qu’on invoque depuis les origines du libéralisme n’existe pas. Il faut que les hommes interviennent. Autrement dit, il faut qu’ils régulent leurs activités par eux-mêmes en fonction de leurs intérêts collectifs. Sinon la régulation se fera spontanément au profit de certains intérêts privés, plus forts que d’autres, transformant la cité en une jungle, cependant que ses habitants seront tenus à se transformer en joueurs pervers. La non-intervention (le laisser-faire) est donc une formidable supercherie à tendance religieuse qui voudrait faire passer pour naturel ce qui est une construction spécieuse. Il va de soi que cela demande une volonté supérieure à celle de l’individu, autrement dit, une volonté politique.

Retour page accueil

Politique de confidentialité et pages légales.

Nous contacter pour vous abonner et recevoir les nouveaux articles!

1 + 13 =

Retour page accueil

Politique de confidentialité et pages légales.

Nous contacter pour vous abonner et recevoir les nouveaux articles!

1 + 7 =

La révolution anthropologique du néolithique selon Marcel Otte

La révolution anthropologique du néolithique selon Marcel Otte

chevaux de la grotte de Lascaux
Avant la révolution anthropologique: l’humain en harmonie avec la nature: Chevaux de Lascaux.
salle de phallus érigés de Kalahan Tepe
Après la révolution anthropologique: l’humain domine la nature: phallus érigés du site de Karahan Tepe.

Pour le paléoanthropologue Marcel Otte, le passage du paléolithique au néolithique a constitué une révolution anthropologique.

Cet article est constitué à partir de l’émission L’entretien archéologique sur France Culture et concerne les religions de la préhistoire.

Apparition des dieux au néolithique.

Marcel Otte s’est particulièrement intéressé au lien entre art et pensée dans l’évolution humaine. Pour lui, la pensée est un facteur évolutif et l’anatomie et l’environnement s’adapte à l’évolution de cette pensée. Il distingue ici, la religion de la métaphysique et de la mythologie par la présence d’un dieu. Un dieu, ce sont des forces naturelles qui ont l’image de l’homme, qui agissent comme les hommes. Cela apparait uniquement au néolithique lorsque l’homme s’est aventuré à contrôler les forces de la nature, les autres formes de vie, animales ou végétales. Il a donné à ce dieu, cette forme car il avait l’intention ou l’ambition de dominer ces forces. Il a considéré que ce qui régissait ces forces, sans lui, avait l’image de l’homme également.

La mythologie depuis les origines.

Toutes les populations du monde vivent, depuis les origines et partout sur la terre avec un système de valeurs qui justifie leur propre mode de vie . Ce système est une métaphysique qui est régi par un système mythologique. La mythologie est une manière d’expliquer pourquoi l’homme est là et pourquoi il fonctionne de telle manière. C’est une façon de justifier le système de valeurs tel qu’il est utilisé dans telle société. La mythologie, par opposition à la religion est totalement universelle et explique ce qui se passe. Les activités sociales et les pensées sont le miroir dans lequel se reflète la manière dont la mythologie fonctionne: ils se justifient mutuellement. Il n’existe pas, dans la conscience humaine, quelque chose qui serait fait de manière aléatoire. Nous travaillons toujours par rapport à un système de valeurs qui nous dépassent, dans lesquelles se situent des Vérités, des choses qui entrent dans le domaine du sacré qui sont vraies et qui sont intangibles.

Un système de valeurs régit notre comportement.

Notre comportement se fait toujours par rapport à cette référence, à ces systèmes de valeurs qui nous sont supérieurs et que nous plaçons dans le domaine du sacré. Ce système à une valeur coercitive pour assurer sa préservation et une valeur éthique. De l’extérieur, il est visible que ce système fonctionne toujours de la même manière et que ça n’est qu’un système de valeurs et qu’il y a une structure toujours à peu près semblable. Nous sommes nous mêmes dans un système de valeurs qui nous auto-détermine sans que nous nous en rendions compte puisque nous sommes dedans. Cela peut nous amener à considérer les auto-déterminations dont nous sommes victimes aujourd’hui.

De l’harmonie à la domination de la nature

Les sociétés de production ont l’audace de défier la nature, comme dans les religions chrétiennes et juive, qui mettent en avant la volonté humaine, par opposition au mouvement naturel des choses. Aux yeux de Marcel Otte, ces tentatives sont fatales à court terme. Certaines sociétés, en harmonie avec la nature, peuvent subsister en parallèle. Il y a, à la fois , un mouvement éthique, voilà comment les choses doivent fonctionner, et un mouvement audacieux qui remet en cause cet équilibre là. Ce mouvement est peut-être dangereux mais propre à l’évolution de la pensée qui évolue comme l’univers ou comme la vie évoluent. La pensée se transforme de telle sorte que sur le plan moral, quelque soit les valeurs des écologistes aujourd’hui, on ne peut pas faire abstraction de l’histoire de la pensée, de toute son aventure, des origines, jusqu’à aujourd’hui, elle aboutit à notre situation actuelle. On peut éventuellement la modifier mais nous ne pouvons faire abstraction de la situation spirituelle dans laquelle nous sommes arrivés aujourd’hui.

Une volonté d’emprise: une tendance peut-être fatale

Au néolithique, on donne aux forces naturelles sa propre image, c’est le début de la fin. Cela commence à Gobekli Tepe en Turquie et cela s’étend ensuite. Ce processus s’étend en même temps que l’homme devient sédentaire et agriculteur, cette tendance est peut-être fatale, peut-être perverse. Il y a une tentative d’emprise sur l’espace et le temps à travers la délimitation d’un temple . Cette emprise se manifeste aussi à travers des images , entre autres, de félidés, animaux qui ne seront jamais domestiqués et qui échappent à cette domestication qui est déjà en cours. Ce lieu sacré , ces temples ont été comblés intentionnellement pour anéantir la force du temple.

La pensée métaphysique précède les modifications économiques et techniques

Pour Marcel Otte, la pensée métaphysique, révolutionnaire, sans doute, précède toute forme de modifications économiques ou techniques. Tout ce que les archéologues observent en amont, ne sont que les conséquences, en aval des modifications dans la pensée. Il y a d’abord une intention de capter les forces naturelles, par exemple par la sédentarisation qui exige une modification économique radicale et provoque une augmentation démographique en cascade et incontrôlable. A partir du moment ou l’on a défié, uniquement par une révolution métaphysique alors il y a une série de modifications en aval qui apparaissent après sur le plan archéologique, comme le polissage de la pierre.

Charles Darwin pour expliquer la révolution anthropologique du néolithique

Note personnelle: Je remercie Marcel Otte pour sa permission de publication de cet entretien malgré sa grande réserve concernant les travaux de Darwin. Mon point de vue est que la découverte du lien de paternité et la réactivation de la sélection et de la compétition sexuelle, donc de la volonté de puissance et de contrôle attaché à cette compétition peut expliquer cette révolution métaphysique. Les psychologues Pierre Cousineau et Sylvie Coté affirment que, si nous ne pouvons pas changer le passé, nous pouvons changer la manière dont nous l’avons compris et cela peut entraîner une autre manière de nous percevoir et de nous comporter. Cette tendance, selon l’expression de Marcel Otte, n’est fatale ou perverse, que parce que nous n’avons pas encore saisi ce qui nous était arrivé et le système de valeurs dont notre espèce, et beaucoup d’autres, sont les victimes, du fait de cette incompréhension. Cette connaissance peut nous amener à abandonner notre hypertélie pour nous préserver.

Le péché originel: expulsion du jardin d’Eden.

Le péché originel: expulsion du jardin d’Eden.

Adam et Eve chassés du jardin d’éden et empêchés d’y revenir par les chérubins.

Discours bibliques sur les origines. L’origine de la violence par Thomas Römer.

Adam et Eve ont mangé le fruit défendu . Cette transgression de l’interdit divin déclenche leur expulsion du jardin d’Éden.

Thomas Römer raconte que Yahvé, -Dieu- avait dit à l’être humain, qui n’était pas encore différencié homme et femme: de tout arbre du jardin tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas car, le jour ou tu en mangeras, tu mourras certainement.

Dieu dit, vraiment, vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin. Cela provoque une réponse de la femme: des fruits des arbres du jardin nous pouvons manger, quand aux fruits de l’arbre au milieu du jardin, Dieu a dit, vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas pour que vous ne mourriez point. Le serpent dit alors à la femme : non, vous ne mourrez certainement pas. Dieu sait que le jour ou vous en mangerez, vos yeux vont s’ouvrir et vous serez comme des éloïnes, connaissant du bien et du mal. Le serpent dit donc que vous deviendrez comme des Dieux.

Cet arbre, dans la tête de la femme, va donc donner l’intelligence, la compréhension, la réussite. Elle va prendre du fruit de cet arbre.

Après le péché originel:

 

Ils vont connaître qu’ils sont nus. Pour Thomas Römer, il s’agit d’un euphémisme pour le rapport sexuel. Ils se rendent compte de leur différence sexuelle ce qui fait naître un sentiment de pudeur ou de honte, d’où la nécessité de se vêtir. Ils entendent le bruit de Dieu qui se promène dans le jardin et ils se cachent à cause de leur nudité.

Adam accuse la femme, la femme accuse le serpent. Adam : « La femme que tu m’as donné, c’est elle qui m’a donné le fruit. C’est de ta faute parce que tu m’as donné cette femme.» La femme a renvoyé la faute au serpent mais le serpent n’est pas interrogé par Dieu.

Pour Thomas Römer, le serpent est l’agent provocateur de Dieu, le couple ne peut pas rester dans le jardin, il faut que la transgression ait lieu pour que les humains deviennent vraiment humain, La transgression fait partie de la condition humaine, la transgression est fondatrice, nécessaire. Les sanctions vont toucher, d’abord le serpent, la femme puis l’homme.

Les sanctions:

Le serpent sera maudit et devra ramper, sans ses pattes. Le femme accouchera difficilement, dans la douleur et « Vers ton homme seront tes désirs et lui, il te dominera ». C’est la transgression qui amène cette sanction.

La sanction pour Adam : « Tu mangeras de la nourriture à la sueur de ton front jusqu’à ce que tu retournes à la terre car c’est d’elle que tu as été pris ». Il y a transformation de la sanction initiale qui prévoyait la mort immédiate après avoir avaler le fruit défendu . C’est ici, la mort à la fin d’une vie qui est considéré comme une sanction. C’est à ce moment, en quittant le jardin, que l’homme nomme sa femme, Eve, qui est la mère de toute vie.

L‘homme a compris que, après la mort, grâce à la différentiation des sexes,vient la suite de la descendance, la généalogie. Leur premier rapport sexuel a lieu hors du jardin et c’est là que la première génération va naître. L’accès au jardin et à l’arbre de vie est désormais interdit. Ish et Isha, qui ne sont pas encore Adam et Eve, essayent de revenir en arrière, ils essayent même de se déguiser en arbre avec les feuilles du figuier, comme une sorte de retour à la situation précédente, mais il est impossible de revenir en arrière car l’accès est gardé par des chérubins, armés d’épées de feu. Il faut retourner sur terre où il faudra travailler, avoir des enfants, lutter, dominer ou être dominé.

La transgression n’est pas une faute mais une manière de devenir vraiment humain

Pour Thomas Römer, il ne s’agit pas d’un péché originel, mais de l’idée que pour que les générations se mettent en place, il faut quitter le jardin. Il s’agit d’une réflexion sur le libre arbitre. Il y a l’interdit et l’être humain à la possibilité de ne pas respecter cet interdit. La conséquence est qu’il doit apprendre à gérer les conséquences de cette transgression, ainsi que le degré d’autonomie et de liberté qu’il a acquis.

Le texte qui suit évoque la violence et la difficulté de vivre ensemble, c’est histoire de Abel et Caïn.

La transgression a provoqué la violence entre les humains:

Le texte concernant le déluge, qui vient après le texte évoquant Abel et Caïn, dit que la terre s’était corrompue devant Dieu et s’était remplie de violence. Dieu dit à Noé, à cause des hommes, la terre est remplie de violence et je vais les détruire avec la Terre.

L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Eve enfanta Caïn avec Yahvé et continua a enfanter Abel qui devint berger de petit bétail et Caïn travaillait le sol. Caïn apporta des fruits du sol à Yahvé, quand à Abel, il avait apporté des premiers nés de son petit bétail. Yahvé porta son regard sur Abel et sur son offrande mais pas sur Caïn et Caïn fut très irrité, son visage se contracta. Lorsqu’ils furent aux champs, Caïn tua son frère.

Yahvé lui demanda qu’a tu fais, maintenant tu es maudit, tu travailleras le sol mais il ne contribuera pas à te donner sa force, tu seras errant et vagabond. Caïn lui dit que sa faute était trop lourde à porter et que dès qu’on le verrait, on le tuerait.Yahvé lui répondit quiconque te tueras, tu seras vengé 7 fois.et Yahvé mis sur Caïn un signe afin que personne ne le tue. Caïn connu sa femme qui enfanta.

 

Découverte du lien de paternité et activation de la sélection sexuelle Darwinienne:

Si nous relions ce texte à la découverte du lien de paternité et à ses conséquences logiques, nous donnons  une nouvelle actualité et une autre interprétation possible au texte biblique. La sélection sexuelle, qui déclenche une  compétition intra et intersexuelle, entraîne une profonde modification de la manière de voir le monde et de vivre avec ses contemporains. Le besoin de domination des autres hommes et des femmes produit un enchainement de conséquences: emprise sur la nature, objectif de procréation et accaparement des femmes (effondrement de la biodiversité du chromosome Y), surveillance des autres hommes et des femmes, mise en place de signes ostentatoires de puissance et d’une nouvelle cosmogonie, besoin de surplus pour construire des hiérarchies et multiplier la progéniture, inventions techniques pour préserver la domination, agriculture pour améliorer la surveillance, asservir les autres et répondre aux besoins d’une progéniture augmentée…

Comprendre le péché originel pour changer:

 Cette explication permet également de donner un contenu plus compréhensible au péché originel et un sens à la transgression. Le fait du regret d’Adam et Eve et de leur tentative d’une retour en arrière signe la volonté d’une réapparition des anciennes relations harmonieuses. Il y a eu, depuis,  de nombreuses tentatives d’un rééquilibrage des relations, mais toujours déstabilisées par l’incessant retour de notre hypertélie,  car nous ne comprenons ni son origine, ni son processus d’apparition. Le fait d’en comprendre le mécanisme doit nous permettre de quitter cette boucle redoutable. Nous ne parviendrons, évidemment pas, à reconstruire l’harmonie des relations passées, mais nous pouvons tout de même améliorer grandement la qualité de ces relations  et nous protéger efficacement du réchauffement climatique.

Cryosphère: la bombe humaine

Cryosphère: la bombe humaine

Fonte du Pergélisol : le dégel qui nous glace.

La cryosphère:

La cryosphère désigne toutes les portions de la surface terrestre où l’eau est présente à l’état solide, incluant la neige, les glaciers, la glace de mer, et le permafrost. L’état de la cryosphère est un déterminant majeur du climat. Nos émissions de gaz à effet de serre constituent une bombe humaine à retardement. Le problème est que faute d’études suffisantes, nous ne connaissons pas la longueur de la mèche!

 

Cet article est constitué d’extraits de l’émission : CQFD sur France Culture

 

Entretien de Florent Dominé, directeur de recherche au CNRS et Laurent Orgogozo maître de conférence au laboratoire Géoscience Environnement Toulouse.

 

Une partie de la Cryosphère: le pergélisol.

Le pergélisol recouvre 15 millions de kilomètres carrés, c’est à dire une surface supérieure à la Russie. Il s’agit d’un sol gelé en permanence et en profondeur. Des débris végétaux se sont accumulés pendant des dizaines, voire des centaines de milliers d’années, sans que les bactéries ne les décomposent du fait du gel d’hiver. Ces composés organiques, sont des précurseurs de gaz à effet de serre et, s’ils sont réactivés par la chaleur et que les bactéries les décomposent, ils peuvent devenir des émetteurs très importants de gaz à effet de serre. Les scientifiques estiment que la quantité de CO2 piégé dans le permafrost équivaut à 4 fois celle que les activités humaines ont émises depuis le milieu de dix-neuvième siècle. Si le pergélisol dégèle et libère sa matière organique en condition aéré, il libérera de dioxyde de carbone, si la matière organique est libérée en milieu anoxique, c’est à dire sous l’eau, elle libérera du méthane, qui est 23 fois plus réchauffant que le dioxyde de carbone. D’ici à 2100, suivant les différents scénarios du GIEC, le permafrost devrait perdre de 40 à 90% de sa surface.

Disparition de la cryosphère ?

Pour Florent Dominé, ces scénarios, issus de modélisation informatique, ne prennent pas en compte de nombreuses rétroactions qu’il observe, en tant que géophysicien, sur le terrain et ces phénomènes accéléreront encore le réchauffement . Le rapport du GIEC de 2019 évoquait une grande incertitude concernant la cryosphère mais il mentionne, dans son scénario pessimiste, une disparition totale du permafrost en 2080. Si toute la matière organique du pergélisol était transformée en CO2, l’augmentation de ce CO2 dans l’atmosphère serait multiplié par 2,5 et le réchauffement serait de l’ordre de 10 degrés. La boucle de rétroaction est un sujet en cours d’étude car elle risque de devenir un point de bascule pour le climat.Tout les vents, les courants océaniques seront perturbés, nous serons sur une planète qui sera, au niveau biologique et au niveau géophysique, totalement différente et le comment les humains pourraient s’adapter à une telle éventualité est un gros sujet d’inquiétude. Selon une récente étude, parue dans la revue Nature Climat Change, le point de non retour, concernant la fonte du permafrost est imminent et pourrait être atteint beaucoup plus tôt qu’on ne le pensait. Le point de bascule va dépendre de beaucoup de variables en cours d’étude actuellement.

Risque sanitaire:

Il existe aussi un risque sanitaire concernant les virus et les bactéries qui pourraient se retrouver à l’air libre, du fait du dégel. Concernant les bactéries, elles devraient être sensibles aux antibiotiques car elles ne les auront jamais vues. Par contre, concernant les virus, c’est l’incertitude et des recherches portent également sur le sujet.

Réduire nos émissions :

Pour préserver la cryosphère et éviter l’explosion de cette bombe humaine, les chercheurs n’ont qu’une seule solution pour retarder le dégel du pergélisol : réduire nos émissions de gaz à effets de serre.

Le service Copernicus et les autres centres d’observation de la température mondiale viennent de le confirmer. 2024 est bien l’année la plus chaude jamais enregistrée. Ce qui n’était qu’anticipation est devenu réalité : la hausse de la température mondiale relativement à l’ère préindustrielle a légèrement excédé 1,5 °C en 2024.

Un des facteurs essentiels de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sont la réduction des inégalités sociales sur la planète. Le rapport scientifique qu’ils citent nous explique que les 1% les plus riches de la planète, émettent une proportion incroyable de gaz à effet de serre, de l’ordre de 25% . Le manque de taxation de ces grosses fortunes est responsable, pour une grosse partie, des émissions de gaz à effets de serre.

Aller chercher les moyens pour désamorcer la bombe:

1,5% pour 1,5 degrés: si on taxait à hauteur de 1,5% le patrimoine des 1,5% des millionnaires qui gagnent plus de 100 millions de dollars par an, cela fournirait 300 milliards de dollars, ce qui correspond aux besoins pour limiter les impacts du changement climatique. Malheureusement,lorsque l’on écoute les dirigeants actuels de la planète,cette solution n’est absolument pas dans l’air du temps.

Il n’est pas trop tard mais nous sommes dans une dynamique ou il ne se passe pas grand chose, les émissions continuent à augmenter : il faut changer le logiciel, arrêter cette croissance, ces écarts de ressources financières, avec le logiciel actuel, nous n’y arriverons pas. Il faut se préparer aussi au réchauffement inéluctable pour en limiter les dégâts.

Dimorphisme sexuel diminué: espèce sauvée.

Dimorphisme sexuel diminué: espèce sauvée.

Accouplement de sauterelles sur une feuille.

Dimorphisme sexuel:

Ce dimorphisme sexuel, c’est à dire une différence morphologique importante entre mâles et femelles, est le signe d’une compétition sexuelle élevée. Cette compétition sexuelle importante débouche sur des organes et des comportements hypertéliques, c’est à dire, démesurés par rapport à leur fonction initiale. La diminution de ce dimorphisme sexuel, lorsque les mâles se retrouvent en danger, permet ici de sauver l’espèce.

 

Sexualité des insectes.

Les insectes  sont estimés à 10 milliards de milliards sur notre planète et ils ont tous une vie sexuelle, parfois foisonnante…Pour le naturaliste, Marc Giraud, l’homosexualité a, par exemple été découverte sur des coléoptères, les mâles copulant entre eux. A cet époque, pour les chercheurs, il s’agissait de comportements aberrants. Ils ont donc pensé qu’il s’agissait d’un manque de femelles. Ils en ont  rajouté mais, têtus, les mâles ont poursuivi leurs accouplements, jugés déviants. Depuis, les découvertes de mœurs homosexuelles  se sont multipliées chez de nombreuses autres espèces animales et la bisexualité semble être un mode d’accouplement naturel chez les animaux.

 

La sexualité des sauterelles:

Les stridulations de certaines grosses sauterelles atteignent les 105 décibels et sont un signal d’invitation des mâles pour l’accouplement. Durant cet accouplement, le mâle transfère le contenu de son spermatophore dans l’appareil reproducteur des femelles en échange, souvent, d’un cadeau nuptial qui consiste en un autre insecte, ou en son propre sang. Ces calories seront précieuses pour assurer la survie de la femelle durant la ponte des œufs.

 

La reproduction des grillons champêtres du Pacifique.

Sur certaines îles d’Hawaï, les grillons champêtres du Pacifique,Teleogryllus oceanicus , de son petit nom scientifique, les mâles stridulent pour attirer les femelles et impressionner les autres mâles. Sur d’autres îles voisines, ils ne stridulent plus. Marlène Zuk, professeure en écologie de l’évolution et en écologie comportementale à l’Université du Minnesota a constaté qu’une mouche parasitoïde le repérait, dans ces îles là, du fait de cette stridulation, et pondait ses larves sur son dos. Ces larves pénétraient alors dans son corps et dévoraient ses organes vitaux.

Diminution du dimorphisme sexuel: les mâles se féminisent, l’espèce est sauvée.

La chercheuse a constaté que les ailes des mâles se sont, depuis, modifiées. Elles sont devenues plates, comme celles des femelles et n’émettent plus de son, c’est à dire de signal d’accouplement. En 5 années, à raisons de 3 à 4 générations par an, ces animaux auraient muté pour assurer la survie de l’espèce. Leurs appareils stridulatoires, composés d’ailes aux structures en reliefs, se sont modifiés et son devenues plates, comme celles des femelles. Le dimorphisme sexuel , à savoir la différence entre mâles et femelles , liés à la compétition sexuelle, s’est amoindri, assurant ainsi la survie de l’espèce.

 

Deux hypothèses :

 

La formule épigénétique

Deux hypothèses , au moins, sont possibles pour expliquer le phénomène. La formule épigénétique : le stress provoqué par cette situation à multiplié les mutations et l’environnement modifié par les parasitoïdes, a « choisi » les ailes plates. Ces ailes plates avaient peut-être déjà existé dans le patrimoine génétique de l’espèce, avant la mise en œuvre du dimorphisme sexuel et donc, put réapparaître plus rapidement à la faveur de mutations. La mutation suppressive du chant est d’ailleurs due à un seul locus lié au sexe. Le temps pour cette mutation paraît cependant très court, au regard de l’importance du changement physiologique.

 

Diminution drastique de l’Hypertélie:

Une autre hypothèse, qui a ma préférence : les mâles discrets, qui devaient être moins sélectionnés avant la prédation, ont perpétré leurs gènes. Par contre, les grillons aux mœurs ostentatoires et donc risqués, parce que repérables par la guêpe parasitoïde, mouraient. A priori, le nouveau mode de « signal amoureux » consiste en ce que 10% des mâles stridulent encore et permettent aux mâles silencieux de se positionner tout près, pour bénéficier de l’appel à accouplement sans encourir de péril. Ces mâles devaient déjà réussir à se perpétuer « en cachette » avant l’attaque des parasitoïdes. Certains jeunes éléphants de mer agissent ainsi, qui profitent des combats de mâles dominants pour des accouplements brefs et discrets leur permettant de préserver leur intégrité physique.

La prudence des guêpes parasitoïdes:

Cette stratégie d’adaptation semble plausible car les parasitoïdes sont utilisés en agriculture dans le cadre de la lutte biologique. Les éleveurs savent que la population visée par les parasitoïdes diminue drastiquement mais ne disparaît pas. Il s’agit d’un mécanisme de survie qui permet d’assurer que les prédatés, ici les grillons , qui servent de support à la reproduction des parasitoïdes, restent assez nombreux pour transmettre les gènes de ces parasitoïdes.  Je ne connais pas ce mécanisme de survie précis mais il me rappelle le dispositif de régulation à l’intérieur des ruches. Mon expérience d’apiculteur amateur m’a appris que le nombre de pontes de mâles dépend de la météo et de la capacité des abeilles à nourrir les membres du rucher.

 

 

Le paradoxe du LEK: à quoi ça sert?

Pour Thierry Lode, selon la théorie des bons gènes, les préférences se répéteraient inlassablement vers les mêmes indicateurs et, donc, vers les mêmes individus porteurs. Le choix réitéré à chaque génération, l’entière population devrait montrer un patrimoine génétique restreint. Cette réduction inéluctable de la variation et, par conséquent, du choix est un processus connu sous le nom de paradoxe du LEK. Plus la sélection opère la ségrégation d’un caractère, plus le panel de choix diminue. Alors, comment expliquer le maintien de la diversité génétique, cette diversité qui garantit que les femelles aient encore un choix ?

Chez les humains:

Cela me rappelle la lecture d’un livre de psychologie sociale qui évoquait le processus d’appariement chez les humains. Les auteurs, Kenneth et Mary Gergen, affirmaient que la majorité des gens ne recherchaient pas ardemment la plus belle créature qu’ils puissent trouver, même s’ils désiraient plutôt quelqu’un de beau, ils tenaient compte de leurs propres chances de conquêtes. C’est sûrement très complexe mais il doit exister des paramètres multiples.

Objectif: le succès de la reproduction.

Joan Roughgarden, une biologiste américaine, spécialiste de l’écologie comportementale et de la biologie des populations, assure, dans son livre « Le gène généreux », que la sélection sexuelle ne serait pas principalement l’accès au partenaire mais aurait comme objectif le succès de la reproduction. Elle a pour rôle principal de rééquilibrer le portefeuille de variations génétiques d’une espèce pour pouvoir répondre continuellement à des circonstances modifiées et ceci, par la reproduction sexuée. L’objectif est de maximiser le nombre de descendants et non la qualité génétique : la concurrence entre les partenaires y est donc d’importance secondaire.

Paradoxe du LEK pour le grillon champêtre du pacifique:

Ici, pour le grillon champêtre du pacifique, nous pouvons émettre l’hypothèse que les femelles ne choisissaient pas toutes les grillons les plus tapageurs mais, que certaines d’entre elles, donnaient leurs préférences à des candidats discrets. Cette discrétion qui devient, maintenant, un adjuvant de survie pour l’espèce.  Nous observons ici l’utilité de la sexualité qui préserve la biodiversité. Seconde hypothèse, les grillons mâles moins bien dotés en ailes émetrices de sons se plaçaient déjà à proximité des plus tapageurs et profitaient ainsi du signal de demande d’accouplement de leurs voisins hypertéliques pour assurer leur reproduction.

 

 

Adaptation pour la survie: une leçon d’humilité.

La survie de cette espèce montre l’adaptation du système de reproduction et le maintien de son efficacité malgré une diminution drastique des caractères hypertéliques des mâles. Le signal sexuel acoustique ostentatoire devenant trop coûteux du fait d’une modification de l’environnement, provoque un handicap pour la survie de ces mâles et donc, pour celle de tous leurs descendants. Ici, comme d’habitude, la survie de l’espèce a primé sur la survie des individus de l’espèce.

 

 

Un autre exemple: Les babouins du Kenya:

Il s’agit de la recherche de Robert Sapolsky, neuroendocrinologue, professeur à l’Université de Stanford, sur une colonie de babouins au Kenya, dans la réserve nationale de Massai Mara. L’objet de sa recherche consistait en l’observation de la relation entre leur comportement social et leur place dans la hiérarchie de pouvoir. Ceci  est mis en lien avec le degré de stress social qu’ils ressentent et la façon dont leur corps y réagit. Les déchets d’une décharge, provoquée par l’industrie du tourisme a progressivement remplacé leur alimentation habituelle. Elle a provoquée des changements physiologiques délétères mais également le décès de certains de ses membres qui avaient ingéré de la viande contaminée, notamment les mâles alpha, en faible nombre, mais qui détenaient jusqu’alors le pouvoir. L’organisation de la colonie, jusqu’ici fortement hiérarchisée, caractérisée par un niveau de stress faible pour les mâles dominants et un fort niveau de stress pour les mâles dominés et les femelles, s’est alors transformée : les femelles et les mâles bêtas se partageant les décisions dans un esprit de coopération, Robert Sapolsky constata que les marqueurs de stress baissaient notablement pour cette population et que leur santé s’améliorait.

Un exemple supplémentaire:

Une autre espèce de singe, transportée d’Asie vers un îlot d’Amérique centrale, par un scientifique, pour le confort de sa recherche, a modifié son comportement suite à un événement. Un ouragan a arraché les arbres de l’île qui permettaient aux singes de se protéger du soleil. Ces singes territoriaux, jusqu’ici fort jaloux de leur coin d’ombre, se sont mis à coopérer pour permettre aux plus jeunes et donc aux plus fragiles de bénéficier des maigres zones d’ombres persistantes.

Inspiration pour homo-sapiens?

Homo-sapiens est exposé à un effet paradoxal: un mécanisme de survie des espèces sexuées se retourne, pour lui, en un facteur de risque d’extinction. Les deux causes principales de ce phénomène sont la puissance de son cerveau et de son incompréhension du mécanisme qu’il subit. En effet, l’ hypertélie est un phénomène sélectionnant habituellement des sujets capables de survivre malgré des organes handicapants, donc particulièrement robustes. Elle permet aussi d’élargir la diversité biologique de l’espèce en explorant les frontières du possible mais en tenant compte des contraintes de l’environnement. Pour notre espèce, cette hypertélie, du fait de la puissance de notre imagination, détruit son environnement et met sa survie en danger. En comprenant le mécanisme de sélection sexuelle en œuvre, nous devons pouvoir nous adapter pour préserver la planète qui nous sert d’habitat unique. Puisse les exemples cités plus haut inspirer Homo-Sapiens pour diminuer, lui aussi, ces organes hypertéliques externalisés (avions privés, yacht, voitures et maisons hypertrophiées, objets ostentatoires…) et les comportements qui leurs sont associés. Le temps presse du fait de l’inertie du climat et de son effet retard. Agissons collectivement, pour être au moins à la hauteur de l’intelligence d’adaptation des grillons.